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Le théoricien René Girard vient de disparaître à l'âge de 91 ans. Auteur de nombreux livres développant sans cesse la même idée d'un phénomène de bouc émissaire résultant de la rivalité entre les hommes, il fut sans doute l'intellectuel qui affronta le plus la question de la violence humaine. Sa pensée fut toutefois orientée par un apologétisme chrétien qui est à même d'expliquer pourquoi il ne s'inscrivit pas mieux dans les sciences sociales.


En ce triste jour, je publie des extraits d'un compte rendu Bookclub écrit lors de la traduction en 2011 d'une table ronde de 1983 aux Etats-Unis :

Les Sanglantes Origines qui viennent de paraître aux éditions Flammarion sont une excellente occasion de saisir la théorie de la violence de Girard et ses limites. L’ouvrage est constitué en fait de quatre contributions principales suivies de discussions. La première émane de Girard lui-même et se concentre sur la notion de bouc émissaire. La seconde, tout aussi théorique, est celle de Walter Burkert (helléniste-philologue, historien-anthropologue). Il est intéressant de voir la confrontation des thèses de ces deux auteurs car ils sont les seuls à avoir émis une hypothèse générale sur le rituel des sacrifices en mettant en avant la question de la violence. Les deux dernières contributions sont celles de l’historien des religions Jonathan Z. Smith et de l’anthropologue Renato Rosaldo.


René Girard expose de manière claire et accessible la notion de bouc émissaire, en s’appuyant d’abord sur des mythes puis sur des faits historiques. De son point de vue, par exemple, Œdipe est un bouc émissaire, chassé de la cité de Thèbes. Son exposé part donc du postulat que toute société est violente et que cette violence se décharge sur un individu afin de retrouver l’apaisement : c’est le principe du bouc émissaire. Pourquoi la société est-elle violente selon lui ? parce que les hommes sont tous rivaux en désirant les mêmes objets, ce qu’il appelle le désir mimétique. C’est pourquoi le meurtre faisant suite à la crise mimétique s’est ritualisé et a donné naissance au sacrifice.


Le livre est très intéressant car il permet de mettre en interaction les théories et les approches diverses. Les discussions qui suivent chaque communication sont aussi stimulantes car non politiquement correct – il faut avouer que René Girard se défend particulièrement bien. Bref, avec cet ouvrage bien conçu, on a de quoi discuter l’explication de la violence par Girard. Si sa théorie paraît ne pas tenir compte des différents types de sacrifices – principalement les sacrifices d’offrande et les sacrifices apotropaïques de type bouc émissaire –, on peut toutefois reconnaître qu’il a courageusement mis l’accent sur une violence qu’on voudrait ne pas voir – certains spécialistes ont même tenté d’éluder la question du sacrifice violent chez les Aztèques… Pour autant, n’y a-t-il que violence dans le sacrifice ? Surtout, on pourrait lui reprocher de généraliser quelque chose qui ne l’est pas : pour qu’il y ait sacrifice, il faut des dieux ou des esprits, les aborigènes d’Australie n’en ayant pas, ils n’offraient pas de sacrifice.

La théorie de René Girard est également quelque peu déterministe car elle indiquerait que les hommes ne peuvent pas sortir de cette violence récurrente sans meurtre ritualisé ou symbolisé (christianisme). Sa théorie est aussi fragile à la base. En effet, elle s’appuie sur une conception du désir bien particulière que Girard a identifié dans la littérature du 19ème siècle (voir son excellent ouvrage : Mensonge romantique et vérité romanesque). Or le désir n’est pour lui que mimétique : « Je réserve le mot désir pour ce qui arrive aux appétits et aux besoins naturels une fois qu’ils sont contaminés, voire intégralement supplantés, par l’imitation. Il s’ensuit que, pour moi, le désir proprement dit ne repose pas sur une base biologique spécifique et qu’on peut donc en faire une étude ‘phénoménologique’. »

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L’éthologie moderne, et plus particulièrement la primatologie, n’invaliderait pas totalement la théorie de Girard – violence il y a, rivalités il y a – mais elle la relativiserait considérablement : le désir n’est pas par essence mimétique, il le devient en fonction de l’organisation sociale du groupe, et ce n’est pas le mimétisme lui-même qui conduit à la violence mais le désir à assouvir comme enjeu. Si Girard nous met face à notre difficulté pour saisir pleinement la violence humaine, il semble quant à lui avoir des difficultés à reconnaître le désir pulsionnel chez l’homme, c’est pourquoi sans doute sa lecture de Freud a consisté à contourner tout ce qui relevait de la libido pour ne conserver que ce qui est le plus contesté, c’est-à-dire les essais anthropologiques à partir de la psychanalyse (Totem et tabou).

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D’ailleurs, son petit essai sur l’anorexie visant à comprendre cette maladie par le seul désir mimétique a dû laisser bien dubitatifs les psychanalystes : s’il y a un tabou de la violence, il y a aussi un tabou du désir, et le désir mimétique en est une expression – de même que le désir romantique de la littérature où Girard a puisé pour élaborer sa théorie. Et dire cela, c’est redonner du crédit au Malaise dans la civilisation de Freud.

P.S: un article plus développé paraîtra prochainement dans le numéro 10 (2015) de la revue d'anthropologie Asdiwal, intitulé "L'anthropologie générale de René Girard. Force et apories d'une théorie".

Il y a les textes d'un côté qui parlent de l'amour du prochain.... et les hommes qui en font une mauvaise lecture et René Girard ne parle que des textes et de leur mauvaise interprétation d'où les violences historiques.