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René Girard
René Girard (1923- )

Le sacré régule la violence humaine -extraits d'après DENIS TOURET

Selon le sociophilosophe René Girard toutes les civilisations ont été fondées sur la violence du "meurtre fondateur", une violence qui a pour but de mettre fin à la violence mimétique des Hommes, une violence aujourd'hui désamorcée par l'Amour du Christianisme (1.).
De fait l'on constate que la violence sacrée persiste (2.).

(Des extraits de "Celui par qui le scandale arrive" (Desclée de Brouwer, Paris, octobre 2001.)
(06 novembre 2001 : Propos recueillis par Henri Tincq, après les attentats du 11 septembre 2001 sur le WTC et le Pentagone)

1. Violence mimétique et Amour chez René Girard

L'être humain est un imitateur, mais l'être humain est également un être de désir.
L'être humain étant un être de désir souhaite s'approprier les objets, les autres et la considération des autres.
Le probl√®me c'est que le d√©sir d'appropriation de l'un se heurte au d√©sir d'imitation appropriative de l'autre, et c'est ainsi que na√ģt la rivalit√© pour l'objet, pour l'autre et la consid√©ration de l'autre, l'envie et la jalousie qui conduisent √† la haine, aux conflits et √† la violence.
Il faut donc résoudre les conflits.
Jusqu'au Christianisme c'est la violence sacrée qui permet de résoudre les conflits.
Aujourd'hui, nous dit René Girard, la solution c'est l'Amour du Christianisme.

A/ La solution de la violence sacrée.

L'imitation appropriative, ce que Girard appelle la "mim√©sis d'appropriation", en mena√ßant la coh√©sion sociale du groupe par l'affrontement g√©n√©ralis√© des imitateurs, conduit la Soci√©t√© √† pratiquer le rite de l'√©missaire, qui dans les soci√©t√©s archa√Įques prend la forme des sacrifices humains.
Pour que la soci√©t√© retrouve la paix, il faut polariser toutes les haines sur une victime arbitraire, qui peut √™tre innocente mais qui est per√ßue comme √©tant coupable, et qui sera porteuse d'une discorde qu'elle polarise et qui dispara√ģtra avec elle si le rite r√©ussit.

Une premi√®re civilisation du rite √† conduit dans certaines religions √† remplacer les victimes humaines par des animaux : ainsi le rite du bouc √©missaire dans le Juda√Įsme, bouc qui est charg√© des p√©ch√©s d'Isra√ęl le jour de la f√™te des Expiations et est chass√© dans le d√©sert.

Mais, selon Girard, la civilisation définitive du rite est celle du Christianisme et elle ne résulte pas de la lecture généralement admise du Nouveau Testament, qui est la lecture dite "sacrificielle" mais d'une nouvelle lecture, qui est la sienne, qui est une lecture "non sacrificielle" du Nouveau Testament, texte que Girard voit comme étant le texte le plus subversif de l'Histoire.

L'interpr√©tation sacrificielle de la Passion du Christ, de sa mort sur la croix, c'est l'Ep√ģtre aux H√©breux qui la pr√©sente le plus clairement.
Le Christ s'offre en sacrifice à son père pour racheter les péchés du monde. Le Christ en assumant tous les péchés du Monde et en s'immolant lui-même, est la dernière victime émissaire et pour l'éternité.
En conséquence l'imitation devient maintenant possible car la réalité mimétique qui conduit à la violence intersociale est conjurée.
D√©sormais l'imitation appropriative est un facteur de progr√®s et non plus la cause fondamentale du d√©cha√ģnement de la violence.
Gràce au Christ l'humanité peut faire un pas décisif vers les grandes découvertes modernes et l'instauration d'une société qui favorise la rivalité économique, sociale et politique.

B/ La solution de l'Amour du Christianisme

La position de René Girard est tout à fait contraire à cette lecture sacrificielle.

Pour lui le Nouveau Testament aurait été incompris pendant deux mille ans. En réalité le Nouveau Testament démasque les rites du sacrifice, de la violence, et par là rend ses mécanismes inopérants.
Dans la religion primitive pour que le sacrifice de la victime émissaire soit socialement efficace il faut qu'elle soit perçue comme étant coupable. C'est parce que la foule sacrifiante est convaincue de la culpabilité de la victime émissaire que l'ordre social peut être rétabli.
Or Jésus-Christ ne cesse de proclamer l'innocence des victimes et c'est en victime innocente proclamée qu'il est immolé.
En proclamant l'innocence des victimes émissaires Jésus-Christ détruit l'efficacité du rite de l'émissaire.
Désormais la paix sociale ne peut résulter que de la non-violence, que de l'amour du prochain et même de ses ennemis.
Le message christique oblige donc les hommes √† choisir entre l'amour et la non-violence d'une part et le d√©cha√ģnement de la "violence mim√©tique" dans un monde guett√© par l'apocalypse nucl√©aire d'autre part.
Lorsque le message aura été compris par tout le monde la paix et la prospérité régneront...

2. La persistance de la violence sacrée

De fait la violence sacrée persiste aujourd'hui dans certaines sociétés traditionnelles.

Ainsi dans la société shi'ite de l'Ayatollah Khomeiny.
C'est une violence dont l'objectif est interne et externe.

Il est interne parce que la violence sacrée s'applique au monde musulman :
"La foi et la justice islamique exigent de ne pas laisser survivre, dans le monde musulman, les gouvernements anti-islamiques ou ceux qui ne se conforment pas enti√®rement aux lois islamiques. L'instauration d'un ordre politique la√Įque revient √† entraver la progression de l'ordre islamique. Tout pouvoir la√Įque, quelle que soit la forme sous laquelle il se manifeste, est forc√©ment un pouvoir ath√©e, oeuvre de Satan ; il est de notre devoir de l'enrayer et de combattre ses effets. Le pouvoir "satanique" ne peut engendrer que la "corruption sur la terre", le mal supr√™me qui doit √™tre impitoyablement combattu et d√©racin√©. Pour ce faire nous n'avons d'autre solution que de renverser tous les gouvernements qui ne reposent pas sur les purs principes islamiques, et sont donc corrompus et corrupteurs ; de d√©manteler les syst√®mes administratifs tra√ģtres, pourris, tyranniques et injustes qui les servent. C'est non seulement notre devoir en Iran, mais c'est aussi le devoir de tous les musulmans du monde, dans tous les pays musulmans, de mener la R√©volution Politique Islamique √† la victoire finale."

Il est externe parce que la violence sacrée s'applique au monde non musulman :
"La guerre sainte signifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut qu'elle soit déclarée après la formation d'un gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de l'Imam ou sur son ordre. Il sera alors du devoir de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de conquête dont le but final est de faire régner la loi coranique d'un bout à l'autre de la Terre. Mais que le monde entier sache bien que la suprématie universelle de l'Islam diffère considérablement de l'hégémonie des autres conquérants. Il faut donc que le gouvernement islamique soit d'abord créé sous l'autorité de l'Imam afin qu'il puisse entreprendre cette conquête qui se distinguera des autres guerres de conquête injustes et tyranniques faisant abstraction des principes moraux et civilisateurs de l'Islam."

"L'Europe (l'Occident) n'est qu'un ensemble de dictatures pleines d'injustices ; l'humanité entière doit frapper d'une poigne de fer ces fauteurs de troubles si elle veut retrouver sa tranquillité. Si la civilisation islamique avait dirigé l'Occident, on ne serait plus contraint d'assister à ces agissements sauvages indignes même des animaux féroces."

Ren√© Girard est l'auteur de nombreux ouvrages, qui d√©veloppent tous le m√™me th√®me : Mensonge romantique et v√©rit√© romanesque, Grasset, Paris, 1961, Hachette-Pluriel n¬į8321 ; La Violence et le sacr√©, Grasset, Paris, 1972, Hachette-Pluriel n¬į8352 ; Des Choses cach√©es depuis la fondation du monde, Grasset, Paris, 1978, Le Livre de poche, essais n¬į4001 ; Le Bouc-√©missaire, Grasset, Paris, 1982, Le Livre de poche, essais n¬į4029 ; Critique dans un souterrain, L'Age d'Homme, Lausanne, 1984, Le Livre de poche, essais n¬į4009 ; La Route antique des hommes pervers, Grasset, Paris, 1985, Le Livre de poche, essais n¬į4084 ; Shakespeare : Les feux de l'envie, Grasset, Paris, 1990 ; Quand ces choses commenceront, Arl√©a, Paris, 1994 ; Je vois satan tomber comme l'√©clair, Grasset, Paris, 1999 ; Celui par qui le scandale arrive, Descl√©e de Brouwer, Paris 2001.

René Girard, philosophe et anthropologue : "Ce qui se joue aujourd'hui est une rivalité mimétique à l'échelle planétaire"

Le terrorisme est suscité par un désir exacerbé de convergence et de ressemblance avec l'Occident. L'islam fournit le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. Son rapport mystique avec la mort nous le rend plus mystérieux encore.

"votre théorie de la "rivalité mimétique" peut-elle s'appliquer à l'actuelle situation de crise internationale ?
- L'erreur est toujours de raisonner dans les cat√©gories de la "diff√©rence", alors que la racine de tous les conflits, c'est plut√īt la "concurrence", la rivalit√© mim√©tique entre des √™tres, des pays, des cultures. La concurrence, c'est-√†-dire le d√©sir d'imiter l'autre pour obtenir la m√™me chose que lui, au besoin par la violence. Sans doute le terrorisme est-il li√© √† un monde "diff√©rent" du n√ītre, mais ce qui suscite le terrorisme n'est pas dans cette "diff√©rence" qui l'√©loigne le plus de nous et nous le rend inconcevable. Il est au contraire dans un d√©sir exacerb√© de convergence et de ressemblance. Les rapports humains sont essentiellement des rapports d'imitation, de concurrence.
"Ce qui se vit aujourd'hui est une forme de rivalit√© mim√©tique √† l'√©chelle plan√©taire. Lorsque j'ai lu les premiers documents de Ben Laden, constat√© ses allusions aux bombes am√©ricaines tomb√©es sur le Japon, je me suis senti d'embl√©e √† un niveau qui est au-del√† de l'islam, celui de la plan√®te enti√®re. Sous l'√©tiquette de l'islam, on trouve une volont√© de rallier et de mobiliser tout un tiers-monde de frustr√©s et de victimes dans leurs rapports de rivalit√© mim√©tique avec l'Occident. Mais les tours d√©truites occupaient autant d'√©trangers que d'Am√©ricains. Et par leur efficacit√©, par la sophistication des moyens employ√©s, par la connaissance qu'ils avaient des Etats-Unis, par leurs conditions d'entra√ģnement, les auteurs des attentats n'√©taient-ils pas un peu am√©ricains ? On est en plein mim√©tisme.

- "Loin de se détourner de l'Occident, écrivez-vous dans votre dernier livre, ils ne peuvent pas s'empêcher de l'imiter, d'adopter ses valeurs sans se l'avouer et sont tout aussi dévorés que nous le sommes de la réussite individuelle et collective." Faut-il comprendre que les "ennemis" de l'Occident font des Etats-Unis le modèle mimétique de leurs aspirations, au besoin en le tuant ?
- Ce sentiment n'est pas vrai des masses, mais des dirigeants. Sur le plan de la fortune personnelle, on sait qu'un homme comme Ben Laden n'a rien √† envier √† personne. Et combien de chefs de parti ou de faction sont dans cette situation interm√©diaire, identique √† la sienne. Regardez un Mirabeau au d√©but de la R√©volution fran√ßaise : il a un pied dans un camp et un pied dans l'autre, et il n'en vit que de mani√®re plus aigu√ę son ressentiment. Aux Etats-Unis, des immigr√©s s'int√®grent avec facilit√©, alors que d'autres, m√™me si leur r√©ussite est √©clatante, vivent aussi dans un d√©chirement et un ressentiment permanents. Parce qu'ils sont ramen√©s √† leur enfance, √† des frustrations et des humiliations h√©rit√©es du pass√©. Cette dimension est essentielle, en particulier chez des musulmans qui ont des traditions de fiert√© et un style de rapports individuels encore proche de la f√©odalit√©.

- Mais les Am√©ricains auraient d√Ľ √™tre les moins √©tonn√©s de ce qui s'est pass√©, puisqu'ils vivent en permanence ces rapports de concurrence.
- L'Am√©rique incarne en effet ces rapports mim√©tiques de concurrence. L'id√©ologie de la libre entreprise en fait la solution absolue. Efficace, mais explosive. Ces rapports de concurrence sont excellents si on en sort vainqueurs, mais si les vainqueurs sont toujours les m√™mes, alors, un jour ou l'autre, les vaincus renversent la table du jeu. Cette concurrence mim√©tique, quand elle est malheureuse, ressort toujours, √† un moment donn√©, sous une forme violente. A cet √©gard, c'est l'islam qui fournit aujourd'hui le ciment qu'on trouvait autrefois dans le marxisme. "Nous vous enterrerons", disait Khrouchtchev aux Am√©ricains. Cela avait un c√īt√© bon enfant... Ben Laden, c'est plus inqui√©tant que le marxisme o√Ļ nous reconnaissions une conception du bonheur mat√©riel, de la prosp√©rit√© et un id√©al de r√©ussite pas si √©loign√© de ce qui se vit en Occident.

- Que pensez-vous de la fascination pour le sacrifice chez les kamikazes de l'islam ? Si le christianisme, c'est le sacrifice de la victime innocente, iriez-vous jusqu'√† dire que l'ilamisme est la permission du sacrifice et l'islam une religion sacrificielle, dans laquelle on retrouve aussi cette notion de "mod√®le" qui est au cœur de votre th√©orie mim√©tique ?
- L'islam entretient un rapport avec la mort qui me convainc davantage que cette religion n'a rien √† voir avec les mythes archa√Įques. Un rapport avec la mort qui, d'un certain point de vue, est plus positif que celui que nous observons dans le christianisme. Je pense √† l'agonie du Christ : "Mon P√®re, pourquoi m'as-tu abandonn√© ! (...) Que cette coupe s'√©loigne de moi." Le rapport mystique de l'islam avec la mort nous le rend plus myst√©rieux encore. Au d√©but, les Am√©ricains prenaient ces islamistes kamikazes pour des "cowards" (poltrons), mais, tr√®s vite, ils ont chang√© d'appr√©ciation. Le myst√®re de leur suicide √©paississait le myst√®re de leur action terroriste.
" Oui, l'islam est une religion du sacrifice dans laquelle on retrouve aussi la théorie du mimétisme et du modèle. Les candidats au suicide ne manquaient déjà pas lorsque le terrorisme semblait échouer. Alors imaginez ce qui se passe aujourd'hui quand il a, si j'ose dire, réussi. Il est évident que dans le monde musulman ces terroristes kamikazes incarnent des modèles de sainteté.

- Les martyrs de la foi au Christ sont aussi, disaient les Pères de l'Eglise, de la "semence" de chrétiens...
- Oui, mais dans le christianisme, le martyr ne meurt pas pour se faire copier. Le chrétien peut s'apitoyer sur lui, mais il n'envie pas sa mort. Il la redoute même. Le martyr sera pour lui un modèle d'accompagnement, mais pas un modèle pour se jeter dans le feu avec lui. Dans l'islam, c'est différent. On meurt martyr pour se faire copier et manifester ainsi un projet de transformation politique du monde. Appliqué au début du XXIe siècle, un tel modèle me laisse pantois. Est-il propre à l'islam ? On fait souvent référence à la secte des hachachins au Moyen Age qui se tuaient après avoir donné la mort aux infidèles, mais je ne suis pas capable de comprendre ce geste, encore moins de l'analyser. Il faut seulement le constater.

- Iriez-vous jusqu'à dire que la figure dominante de l'islam est celle du combattant guerrier et que dans le christianisme c'est celle de la victime innocente, et que cette différence irréductible condamne toute tentative de compréhension entre ces deux monothéismes ?
- Ce qui me frappe dans l'histoire de l'islam, c'est la rapidit√© de sa diffusion. Il s'agit de la conqu√™te militaire la plus extraordinaire de tous les temps. Les barbares s'√©taient fondus dans les soci√©t√©s qu'ils avaient conquises, mais l'islam est rest√© tel qu'il √©tait et a converti les populations des deux tiers de la M√©diterran√©e. Ce n'est donc pas un mythe archa√Įque comme on aurait tendance √† le croire. J'irais m√™me jusqu'√† dire que c'est une reprise - rationaliste √† certains points de vue - de ce qui fait le christianisme, une sorte de protestantisme avant l'heure. Dans la foi musulmane, il y a un aspect simple, brut, pratique qui a facilit√© sa diffusion et transform√© la vie d'un grand nombre de peuples √† l'√©tat tribal en les ouvrant au monoth√©isme juif modifi√© par le christianisme. Mais il lui manque l'essentiel du christianisme : la croix. Comme le christianisme, l'islam r√©habilite la victime innocente, mais il le fait de mani√®re guerri√®re. La croix, c'est le contraire, c'est la fin des mythes violents et archa√Įques.

- Mais les monoth√©ismes ne sont-ils pas porteurs d'une violence structurelle, parce qu'ils ont fait na√ģtre une notion de V√©rit√© unique, exclusive de toute articulation concurrente ?
- On peut toujours interpr√©ter les monoth√©ismes comme des archa√Įsmes sacrificiels, mais les textes ne prouvent pas qu'ils le sont. On dit que les Psaumes de la Bible sont violents, mais qui s'exprime dans les psaumes, sinon les victimes des violences des mythes : "Les taureaux de Balaam m'encerclent et vont me lyncher"? Les Psaumes sont comme une fourrure magnifique de l'ext√©rieur, mais qui, une fois retourn√©e, laisse d√©couvrir une peau sanglante. Ils sont typiques de la violence qui p√®se sur l'homme et du recours que celui-ci trouve dans son Dieu.
" Nos modes intellectuelles ne veulent voir de la violence que dans les textes, mais d'o√Ļ vient r√©ellement la menace ? Aujourd'hui nous vivons dans un monde dangereux o√Ļ tous les mouvements de foules sont violents. Cette foule √©tait d√©j√† violente dans les Psaumes. Elle l'est dans le r√©cit de Job. Elle demande √† Job de se reconna√ģtre coupable : c'est un vrai proc√®s de Moscou qu'on lui fait. Proc√®s proph√©tique. N'est-ce pas celui du Christ adul√© par les foules, puis rejet√© au moment de la Passion ? Ces r√©cits annoncent la croix, la mort de la victime innocente, la victoire sur tous les mythes sacrificiels de l'Antiquit√©.
" Est-ce si diff√©rent dans l'islam ? Ils contiennent aussi de formidables intuitions proph√©tiques sur le rapport entre la foule, les mythes, les victimes et le sacrifice. Dans la tradition musulmane, le b√©lier sacrifi√© √† Abel est le m√™me que celui qui a √©t√© envoy√© par Dieu √† Abraham pour qu'il √©pargne son fils. Parce qu'Abel sacrifie des b√©liers, il ne tue pas son fr√®re. Parce que Ca√Įn ne sacrifie pas d'animaux, il tue son fr√®re. Autrement dit, l'animal sacrificiel √©vite le meurtre du fr√®re et du fils. C'est-√†-dire qu'il fournit un exutoire √† la violence. Ainsi y a-t-il, chez Mahomet, des intuitions qui sont au niveau de certains des plus grands proph√®tes juifs, mais en m√™me temps un souci d'antagonisme et de s√©paration du juda√Įsme et du christianisme qui peut rendre notre interpr√©tation n√©gative.

- Vous insistez dans votre dernier livre sur l'autocritique occidentale, toujours pr√©sente √† c√īt√© de l'ethnocentrisme. "Nous autres Occidentaux, √©crivez-vous, sommes toujours simultan√©ment nous-m√™mes et notre propre ennemi." Cette autocritique subsiste-t-elle apr√®s la destruction des tours ?
- Elle subsiste et elle est l√©gitime pour repenser l'avenir, pour corriger par exemple cette id√©e d'un Locke ou d'un Adam Smith selon laquelle la libre concurrence serait toujours bonne et g√©n√©reuse. C'est une id√©e absurde, et nous le savons depuis longtemps. Il est √©tonnant qu'apr√®s un √©chec aussi flagrant que celui du marxisme l'id√©ologie de la libre entreprise ne se montre pas davantage capable de mieux se d√©fendre. Affirmer que "l'histoire est finie" parce que cette id√©ologie l'a emport√© sur le collectivisme, c'est √©videmment mensonger. Dans les pays occidentaux, l'√©cart des salaires s'accro√ģt d'une mani√®re consid√©rable et on va vers des r√©actions explosives. Et je ne parle pas du tiers-monde. Ce qu'on attend de l'apr√®s-attentats, c'est bien s√Ľr une id√©ologie renouvel√©e, plus raisonnable, du lib√©ralisme et du progr√®s."

* Propos recueillis par Henri Tincq, Le Monde, 06 novembre 2001, p. 20

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Ren√© Girard, n√© le 25 d√©cembre 1923 √† Avignon, vit depuis 1947 aux Etats-Unis, o√Ļ il a enseign√© √† l'universit√© Stanford (Californie). Les attentats du 11 septembre l'ont laiss√©, d'abord, "engourdi".Dans cet entretien au Monde, l'anthropologue essaie pour la premi√®re fois d'analyser un √©v√©nement o√Ļ il reconna√ģt ses propres th√®ses sur la rivalit√© mim√©tique et le sacrifice du bouc √©missaire comme instrument de r√©solution des cycles de violence. Depuis trente ans, ses ouvrages ont √©t√© traduits dans le monde entier : La Violence et le Sacr√© (Grasset, 1972) ; Des choses cach√©es depuis la fondation du monde (Grasset, 1978) ; Je vois Satan tomber comme l'√©clair (Grasset, 1999). Sa conviction chr√©tienne s'affermit au fil d'une œuvre dense qui peut se r√©v√©ler une cl√© de lecture de la menace terroriste actuelle. Pour lui, la violence n'est pas d'abord politique ou biologique, mais mim√©tique. Dans un ouvrage qui vient de sortir en France chez Descl√©e de Brouwer - Celui par qui le scandale arrive (194 p., 19 EURO , 124,63 F) -, Ren√© Girard revient sur sa conviction que la croix - la mort du Christ - annonce la victoire sur les mythes et r√©gressions les plus archa√Įques.
Henri Tincq, Le Monde, 06 novembre 2001, p. 20

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