Gérard de Nerval (1808-1855), les Chimères (1854)

« El Desdichado Â», une biographie rĂŞvĂ©e et un art poĂ©tique

Je suis le TĂ©nĂ©breux, – le Veuf, â€“ l’InconsolĂ©,
Le Prince d’Aquitaine Ă  la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellĂ©
Porte le Soleil noir de la MĂ©lancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou PhĂ©bus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversĂ© l’AchĂ©ron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la FĂ©e.

Un commentaire de texte rédigé par Jean-Luc.

Présentation générale

Nerval Ce poème est certainement le plus célèbre de Nerval. Il est en tout cas très caractéristique de la manière de l’écrivain francilien par ce mélange de mélancolie, de références ésotériques et de mystère. Il produit le charme des rêves par ses images à forte valeur symbolique (ou archétypale) et sa musique verlainienne avant l’heure. Ce sonnet des Chimères est comme une introduction poétique à Aurélia, il baigne dans le même climat d’imaginaire onirique. Ce sont ces œuvres de la fin qui ont conduit les surréalistes à voir dans Nerval non un romantique secondaire, mais un écrivain majeur qui avait tenté d’explorer les profondeurs de l’inconscient et d’abolir les frontières entre rêve et réalité.

Cette pièce liminaire des Chimères a sans doute été écrite en 1853 et a été publiée dans Le Mousquetaire du 10 décembre de la même année. Une version manuscrite de ce poème porte aussi le titre évocateur et moins intertextuel de Le Destin. Cette précision nous aide sans doute à mieux comprendre les intentions de son auteur.

El Desdichado a donc été composé au cours des années où les troubles psychiques de Nerval lui ont valu plusieurs internements dans la clinique du docteur Blanche avant de déboucher sur le probable suicide par pendaison. Ce poème se nourrit de toute la vie réelle, confuse, rêvée, recomposée de son auteur. Placé en tête du recueil, il possède une valeur introductive certaine cherchant à orienter la lecture de cette insolite compilation, étrange ouverture sur ces étranges arcanes que sont Les Chimères.

Pour mieux comprendre El Desdichado, il convient d’examiner brièvement ce recueil des Chimères, groupement de douze sonnets, publié en 1854, en dernière partie des Filles du feu.

Que peut signifier ce titre ? Quelles indications recèle-t-il sur les intentions de Nerval ?

Dans la mythologie grecque, la chimère est un monstre à l’aspect composite anthropozoomorphe, Nerval veut peut-être suggérer la complexité incompréhensible de son moi intime, la trame confuse de ses racines psychologiques telles qu’il les évoque justement dans le sonnet qui nous intéresse…

En héraldique, la chimère est une figure imaginaire. Or El Desdichado laisse une part importante à cette science symbolique du blason, champ d’expression artistique et système cohérent d’identification non seulement des personnes, mais aussi en partie des lignées. Nous retrouvons là la quête douloureuse d’identité qui taraude Nerval, nous y reviendrons.

Enfin dans le langage courant, la chimère dĂ©signe une douce folie, une idĂ©e extravagante, un pur produit de l’imagination, avec une connotation nĂ©gative. C’est justement Don Quichotte qui est hantĂ© par ses chimères. Nerval pourrait dĂ©signer ainsi les troubles de la personnalitĂ©1 dont il souffre en mĂŞme temps que son rattachement volontaire Ă  une lignĂ©e chevaleresque d’un autre temps, redonnant ainsi un sens laudatif Ă  sa quĂŞte d’une « impossible Ă©toile Â»2.

Pour terminer, il n’est pas inutile de souligner que ce recueil est un choix de douze des sonnets Ă©crits antĂ©rieurement par Nerval. Ce nombre a une valeur symbolique dans la tradition hĂ©braĂŻque comme signifiant l’univers dans son dĂ©roulement cyclique spatio-temporel, ou dans sa complexitĂ© interne pour la tradition alchimique. Les douze Chimères pourraient donc annoncer, sous forme poĂ©tique, la tentative de rĂ©sumer une dĂ©marche Ă©sotĂ©rique et syncrĂ©tique qui recherche la vĂ©ritĂ© au travers des mythes. Nerval a d’ailleurs affirmĂ© que ces sonnets avaient Ă©tĂ© « composĂ©s dans un Ă©tat de rĂŞverie supernaturaliste, comme diraient les Allemands […] ils perdraient de leur charme Ă  ĂŞtre expliquĂ©s Â».

Éclaircissements préalables

De même, le sonnet lui-même nécessite quelques éclaircissements avant d’en proposer une interprétation globale.
En effet, ce poème pose plus de questions qu’il n’en résout.

  • Il est allusif par ses connotations Ă©sotĂ©riques, ses allusions Ă  la vie de son auteur et Ă  ses connaissances illuministes.
  • Il est intertextuel : il renvoie Ă  d’autres textes comme Ă  l’Ivanhoe de Walter Scott, ou au mythe d’OrphĂ©e…
  • C’est la pièce liminaire des Chimères comme indiquĂ© plus haut : il peut s’agir alors d’une forme d’art poĂ©tique en mĂŞme temps que d’une dĂ©claration d’intention.

D’où la nécessité de tenter quelques explications préalables.

D’abord le titre : El desdichado est un mot espagnol dĂ©rivĂ© par le privatif des de dicha qui signifie chance, bonheur. Le desdichado serait donc le malchanceux, le malheureux. Les commentateurs ont retenu en fait « dĂ©shĂ©ritĂ© Â» Ă  la suite de Walter Scott. Cette traduction est plus suggestive que la prĂ©cĂ©dente. Pourquoi ? Ce terme a Ă©tĂ© empruntĂ© par Nerval au roman Ivanhoe de Walter Scott. Nerval, en bon romantique, est fascinĂ© par le Moyen-âge. Dans cette Ă©vocation de l’Angleterre mĂ©diĂ©vale, un mystĂ©rieux chevalier, compagnon de Richard CĹ“ur de Lion, dĂ©possĂ©dĂ© de son château par Jean Sans Terre, se prĂ©sente sans armoiries dans un tournoi ; son bouclier, Ă  cĂ´tĂ© d’un chĂŞne dĂ©racinĂ© portait le mot espagnol « Desdichado Â»3. La question est de savoir pourquoi ce personnage Ă©minemment romanesque a sĂ©duit le poète. Nerval a pu y voir une similitude avec sa propre situation familiale : le pouvoir seigneurial des Labrunie a Ă©tĂ© aboli par l’Ancien RĂ©gime. De mĂŞme comme le mystĂ©rieux chevalier scottien, Il se voit lui aussi privĂ© de ses racines nobiliaires qui l’apparentent aux Biron et aux Lusignan citĂ©s plus loin. Surtout, Nerval voit dans ce chevalier errant un frère dont il partage la dĂ©tresse et le dĂ©nuement psychologique. Le chevalier privĂ© de sa terre a aussi perdu son identitĂ©.

Dans le premier vers Je suis le TĂ©nĂ©breux, – le Veuf, â€“ l’InconsolĂ©,, on notera l’importance des majuscules :
Le TĂ©nĂ©breux est celui qui appartient Ă  l’enfer, l’épithète est relayĂ©e par le « soleil noir Â».
Le Veuf : une note de Nerval, « olim : Mausole ? Â» peut nous mettre sur la voie. Olim en latin signifie autrefois. Quant Ă  Mausole, il s’agit d’un satrape en l’honneur de qui sa sĹ“ur et Ă©pouse, ArtĂ©mise II, fit bâtir un somptueux tombeau, le MausolĂ©e d’Halicarnasse, l’une des sept merveilles du monde. Nerval y voit donc son rattachement esthĂ©tique au domaine des morts (une des pistes qui parcourt tout le sonnet) en mĂŞme temps que sa solitude affective, reprise dans l’InconsolĂ©. La dĂ©termination des trois adjectifs substantivĂ©s par l’article dĂ©fini « le Â» souligne la forte identification de Nerval Ă  ces types.
Dans la prĂ©face des Filles du Feu dĂ©diĂ©e Ă  Alexandre Dumas, il Ă©crivait, non sans dĂ©rision : « Ainsi, moi, le brillant comĂ©dien naguère, le prince ignorĂ©, l’amant mystĂ©rieux, le dĂ©shĂ©ritĂ©, le banni de liesse, le beau tĂ©nĂ©breux, adorĂ© des marquises comme des prĂ©sidentes, moi, le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n’ai pas Ă©tĂ© mieux traitĂ© que ce pauvre Ragotin, un poĂ©tereau de province, un robin ! Â». Nous retrouvons dans ces propos bien des qualificatifs du 1er quatrain, preuve s’il en est qu’ils formaient un tout pour notre poète.

Vers 2. Le Prince d’Aquitaine Ă  la Tour abolie : Qui est ce prince d’Aquitaine ? Sans doute le Prince noir, le vainqueur de Poitiers. Nerval y reconnaĂ®t en lui la couleur noire du malheur, celui qui sème la dĂ©solation sur son passage, le massacreur de Limoges, le vainqueur de plusieurs sièges (un premier sens de la tour abolie ?). Quant Ă  la « tour abolie Â», elle peut renvoyer, d’après le dictionnaire des symboles, Ă  deux significations, la rupture de l’équilibre, de la continuitĂ© entre la terre (y compris les mondes souterrains) et le ciel, ou le symbolisme mĂ©diĂ©val de la vigilance et de l’ascension. Dans les deux cas, il s’agit d’un retour brutal au sol après une tentative de s’élever jusqu’au ciel. C’est aussi l’arcane XVI du tarot (la tour foudroyĂ©e de la Maison-Dieu) Ă  interprĂ©ter comme la chute des constructions de l’orgueil humain.

Vers 3. Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellĂ© L’étoile est aussi l’arcane XVII du tarot. C’est l’Étoile de VĂ©nus, Ă©toile double de l’espĂ©rance et de l’amour. Le luth constellĂ© renvoie bien sĂ»r Ă  l’Étoile et Ă©voque en mĂŞme temps l’instrument qui accompagnait le troubadour cĂ©lĂ©brant la fin’amor. Le thème amoureux croise pour la première fois la cĂ©lĂ©bration poĂ©tique.

Vers 4. Porte le Soleil noir de la Mélancolie. Le Soleil est l’arcane XIX du tarot, c’est l’arcane de l’illumination totale sous lequel pour la première fois l’homme n’est plus seul. Le psychanalyste Carl Gustav Jung y décèle pour sa part la voie solaire de l’extraversion et de l’action, par opposition à la voie lunaire de l’introversion, de la contemplation et de l’intuition4. Comme la tour abolie évoquait la mort, de même l’oxymore du soleil noir est une vision de fin du monde. Cet oxymore, dans lequel le soleil devient le symbole de sa propre négation, pourrait, à la lumière de la théorie psychanalytique junguienne, marquer l’impossibilité d’être au monde, et l’aliénation par blocage entre deux comportements opposés et exclusifs (introversion et extraversion). La mélancolie dont l’étymologie grecque renvoie à la noirceur de la bile, et qui est donc une continuation du soleil noir, est peut-être une reprise d’une tradition iconographique médiévale, qui y voyait une manifestation de l’acédie ou péché de paresse. Ici la mélancolie serait l’image de l’impuissance créatrice du poète, du luth devenu muet sous les attaques de la folie.

Vers 6. Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, Le Pausilippe (Posilipo) est une colline Ă  l’Ouest de Naples. Il offre une vue magnifique sur le VĂ©suve et la baie de Naples. Ce paysage napolitain est pour GĂ©rard, un lieu privilĂ©giĂ©, Ă  cause du bonheur qu’il lui a procurĂ©. Dans Myrtho, le deuxième sonnet des Chimères, Nerval unit le personnage Ă©ponyme et le lieu : « Je pense Ă  toi, Myrtho, divine enchanteresse, / Au Pausilippe altier, de mille feux brillant, Â»â€¦ or une des dĂ©dicaces du poème Ă©tait : « Ă  J-y Colonna Â», autrement dit Jenny Colon. De plus ce prĂ©nom fĂ©minin Ă©voque le myrte, plante qui symbolisait la dĂ©esse de l’amour, Aphrodite.
Le Pausilippe abrite aussi la "grotte du Pausilippe" (ou "grotta Vecchia"), au débouché de laquelle se trouve le tombeau présumé de Virgile. Cette mention annonce sans doute la descente d’Orphée aux enfers telle que Virgile l’a dépeinte dans le Livre IV des Géorgiques.

Vers 7. La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé, La fleur est sans doute l’ancolie, fleur de couleur mauve et violette, symbole de la tristesse et emblème de la folie.

Vers 8. Et la treille oĂą le Pampre Ă  la Rose s’allie. L’alliance de la rose au pampre est une Ă©vocation de paysage italien oĂą les vignes (pampre) s’unissent aux roses… Notons que dans d’autres vignobles comme dans le Bordelais, un rosier est souvent plantĂ© en tĂŞte des rangĂ©es de ceps. Le symbolisme de cette alliance est remarquable puisque la rose est l’image de l’amour, et mĂŞme du don de l’amour, de l’amour pur… La vigne est l’image de la connaissance ; par Dionysos, celle des mystères de la mort, et par le vin qu’elle produit, l’ivresse sacrĂ©e de la poĂ©sie…

Vers 9. Suis-je Amour ou PhĂ©bus ?… Lusignan ou Biron ? Amour est fils de VĂ©nus, dĂ©esse de l’amour. PhĂ©bus est le nom grec latinisĂ© d’Apollon, c’est le dieu de la clartĂ© solaire, de la beautĂ©, de la raison, des arts et plus prĂ©cisĂ©ment de la musique et de la poĂ©sie. Enfin, c’est un des dieux de la divination, consultĂ©, entre autres, Ă  Delphes, oĂą il rendait ses oracles par la Pythie. Il est parfois suivi des muses, il joue aussi de la cithare, sorte de lyre.
Lusignan et Biron : Nerval pensait descendre d’une ancienne famille du PĂ©rigord, apparentĂ©e aux Biron et Lusignan. Lusignan Ă©tait un comte de Poitou qui devint roi de Chypre et qui, selon la lĂ©gende Ă©pousa la fĂ©e MĂ©lusine (abrĂ©viation de la Mère de Lusignan).

Vers 10. Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ; Qui est la Reine ? La majuscule nous indique qu’il s’agit sans doute d’un symbole ou d’une allĂ©gorie. La note d’un manuscrit des Chimères vient nous Ă©clairer. Nerval a portĂ© « Reine Candace Â», nom gĂ©nĂ©rique des reines d’Éthiopie. Cette reine est donc la mythique Reine de Saba. Rappelons que Nerval avait d’ailleurs composĂ© pour Jenny Colon un opĂ©ra intitulĂ© la Reine de Saba.

Vers 11. J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène… Nerval fait allusion à la grotte des sirènes, à Tivoli, en Italie, à moins qu’il ne s’agisse de celle de Capri. Nous sommes encore dans un univers légendaire.

Vers 12-13. Et j’ai deux fois vainqueur traversĂ© l’AchĂ©ron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
L’AchĂ©ron est le fleuve qui entoure les enfers dans la mythologie antique. Nerval Ă©voque les deux crises de dĂ©mence, celles de 1851 et de 1853 qu’il a vĂ©cues comme une « petite mort Â». Tel OrphĂ©e, il est revenu par deux fois des domaines infernaux sans pour autant, comme lui, pouvoir ramener la bien-aimĂ©e morte en 1842… Notons qu’OrphĂ©e est le modèle du poète qui chante en s’accompagnant de la lyre5.

Vers 14. Les soupirs de la Sainte et les cris de la FĂ©e. La Sainte et la FĂ©e dĂ©crivent dans l’imaginaire de Nerval l’ambivalence fĂ©minine jusque-lĂ  impossible Ă  concilier : la Sainte pourrait renvoyer Ă  l’image maternelle et Ă  un Ă©ternel fĂ©minin idĂ©alisĂ©, tandis que la FĂ©e reprendrait le personnage lĂ©gendaire de MĂ©lusine et l’amour-passion, l’envoĂ»tement par le philtre comme dans Tristan et Yseut, l’amour malĂ©fique, l’amour vĂ©cu comme une souffrance (Ă  noter le terme de cris).

Essai d’explication d’ensemble

Les Ă©claircissements donnĂ©s plus haut ne sont que des interprĂ©tations probables. Toutes pourtant nous ramènent Ă  trois thèmes qui s’entrelacent : folie, amour et poĂ©sie.
Ce poème présente une forte coloration autobiographique au point d’y percevoir une biographie rêvée et une vie mise en perspective.
La première allĂ©e, comme pour toute autobiographie, utilise l’axe du temps : passĂ©, prĂ©sent et futur. Le passĂ© est prĂ©dominant, le prĂ©sent est celui de l’énonciation (avec une valeur gnomique toutefois : le « je suis Â» est tout autant le prĂ©sent de l’écriture que l’affirmation d’un moi pĂ©renne). Le futur est suggĂ©rĂ© par l’élan vital retrouvĂ© du dernier tercet, l’épithète « vainqueur Â» appelant une suite vers des « lendemains qui chantent Â»6.
L’évocation du passĂ© fait penser Ă  Vie antĂ©rieure de Baudelaire, mĂŞme si la rĂ©fĂ©rence diverge : Grèce mythique pour Baudelaire, Moyen-âge pour Nerval. Ce qui les rapproche est en fait cet apparent trouble de la mĂ©moire, la paramnĂ©sie, qui les conduit Ă  se croire des avatars, Ă  possĂ©der une âme qui transcende le temps, surtout pour Nerval.
La deuxième voie est la corrélation qui existe entre l’amour et la création poétique. L’amour ou l’éternel féminin est l’unique source d’inspiration, mais doit passer au creuset de la souffrance pour s’épurer et s’épanouir.
La troisième est la mise en valeur des missions de la poésie réorientée vers une forme de connaissance mystique, et devenant par là-même voie de salut. L’alchimie poétique opère la transmutation de l’expérience douloureuse et mortifère en résurrection victorieuse, en accession à une vie transcendée et unifiée. La poésie passe successivement par les étapes du calmant à la douleur de vivre, du voyage dans le temps pour s’épanouir dans le chant sacré qui introduit au mystère.

MalgrĂ© l’aspect gĂ©nĂ©ral dĂ©cousu et les images flamboyantes ou obscures, nous pouvons discerner une progression logique entre les strophes :

  • 1er quatrain : l’affirmation appuyĂ©e du dĂ©sespoir (Je suis…), l’évocation mĂ©diĂ©vale.
  • 2e quatrain : le dĂ©sir de bonheur retrouvĂ©, l’association avec la douceur italienne.
  • 1er tercet : la quĂŞte de l’identitĂ© profonde (Suis-je…), le retour vers le Moyen-âge et l’AntiquitĂ©.
  • 2e tercet : la poĂ©sie victorieuse du malheur et de la fatalitĂ©, l’exploitation du mythe orphique.

En quelque sorte, l’amoureux meurt pour faire naĂ®tre le poète mystique dans le dernier tercet. La place de ce sonnet en tĂŞte des Chimères est donc un art poĂ©tique qui expose quels sont les domaines de son inspiration ainsi que la vocation de son chant, c’est aussi la mise en Ĺ“uvre de ces intentions par un rĂ©seau de symboles hĂ©tĂ©rogène, mais convergent7, et des allusions personnelles (comme placĂ©es hors du temps et de l’espace). Cette biographie poĂ©tique devient ainsi rĂŞvĂ©e au sens oĂą elle rĂ©sulte d’une construction onirique, mais aussi oĂą elle espère un avenir apaisĂ© et radieux. On peut y voir la reconstruction d’une vie qui rĂ©interprète ou s’approprie l’expĂ©rience chrĂ©tienne : Nerval nous fait vivre sa pâque, son passage purificateur d’une faute originelle Ă  l’avènement d’une vie spiritualisĂ©e et pacifiĂ©e par un baptĂŞme dans la mort. Il devient lui-mĂŞme une figure christique qui ne dit pas son nom.

Dans ce parcours initiatique, nous nous garderons bien de faire de Nerval un héros de la connaissance, rimbaldien avant l’heure, même s’il a été initié à cette aventure périlleuse par la traduction du premier Faust de Goethe. Nous y verrons plutôt, à travers son voyage dans les mythologies et les théosophies, le pathétique parcours humain d’un esprit qui se défait et sombre dans ses angoisses délétères. Nous nous garderons bien de ne pas confondre folie et génie. La grandeur de Nerval (comme celle de Lautréamont, son frère ricanant et blasphémateur) ne réside pas dans ses obsessions névrotiques, mais dans sa lucidité et l’acceptation de son destin jusqu’à la mort. Ce qui donne tout son prix à Nerval, c’est d’avoir essayé de dominer la confusion de son esprit par un art vigilant, une expression pure, souple, mélodieuse. Ce sonnet, son chef-d’œuvre poétique, révèle densité, ellipses, émotions contenues et surtout images profondes et archétypales.


Notes

1 Le premier traumatisme de GĂ©rard Labrunie (Nerval est un pseudonyme empruntĂ© Ă  une petite propriĂ©tĂ© familiale) remonte Ă  ses deux ans lorsque sa mère mourut, en SilĂ©sie lors d’un voyage avec son mari, mĂ©decin de la Grande ArmĂ©e.
Le second ébranlement affectif remonte à sa dix-neuvième année, un amour non satisfait pour une cousine, Sophie de Lamaury.
Se situe ensuite l’échec de sa passion pour Jenny Colon, cantatrice légère et comédienne.
Il en rĂ©sulte le sentiment d’une faute diffuse : Nerval se croit coupable de ces morts ou de ces Ă©checs.
Il semble aussi que Nerval ait souffert secrètement d’une impuissance physiologique.
Quoi qu’il en soit, cette misère affective cumulĂ©e Ă  des recherches Ă©sotĂ©riques se transforme en rĂŞves dĂ©lirants Ă  la signification ambiguĂ«. Ce sont des folies extatiques suivies de rechutes, d’angoisses, de paniques, d’hallucinations terribles. Les frontières entre la rĂ©alitĂ© et le monde des rĂŞves s’estompent. Le songe lui apparaĂ®t comme un moyen de passer d’une sphère Ă  l’autre, de saisir le sens rĂ©el que cachent nos aventures terrestres, de percer les « portes d’ivoire ou de corne qui nous sĂ©parent du monde invisible Â». Ces crises ont en mĂŞme temps la valeur d’épreuves purificatrices, d’expiation de cette culpabilitĂ© diffuse.
2 L’Homme de la Mancha de Jacques Brel oĂą le chanteur dĂ©signe ainsi l’idĂ©al de vie dĂ©modĂ© du fantasque chevalier Ă©pris notamment de DulcinĂ©e/Aldonza, un modèle ambivalent de l’éternel fĂ©minin.
3 â€śHis suit of armour was formed of steel, richly inlaid with gold, and the device on his shield was a young oak-tree pulled up by the roots, with the Spanish word Desdichado, signifying Disinherited”.
Son armure était formée d’acier, incrustée richement d’or, et son bouclier portait un jeune chêne déraciné, avec le mot espagnol Desdichado, signifiant Déshérité.
4 Ă‰voquĂ©e indirectement ici par le monde de la nuit, des tĂ©nèbres et des Ă©toiles.
5 D’oĂą le terme de lyrisme.
6 Les lendemains qui chantent est le titre de l’autobiographie de Gabriel PĂ©ri, dĂ©putĂ© communiste fusillĂ© par l’occupant en 1941. Ce titre provient des derniers mots de sa lettre d’adieu Ă©crite la veille de son exĂ©cution.
7 Le recours Ă  l’occultisme, aux mythologies, aux lĂ©gendes, au savoir alchimique, est autant le signe d’une confusion mentale chez un malade que la tentative d’accĂ©der Ă  une connaissance cachĂ©e, libĂ©ratrice, et Ă©panouissante. C’est cette ambiguĂŻtĂ© qui rend le poème si poignant surtout lorsqu’on connaĂ®t la dĂ©faite finale et l’issue fatale de l’entreprise.

Conseils de lecture

Les Filles du feu Ă‰tude sur Les Filles du feu
Nerval, Les Filles du feu ; Les Chimères
Étude sur Les Filles du feu de Nerval

Liens Internet

  • Dans l’annuaire : Nerval